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Au sud-ouest de Laon, Bourguignon-sous-Montbavin se trouve à 35 km de Chauny (25 km à vol d'oiseau). L'évacuation des Chaunois s'était terminée le 23 février 1917. Le 26 octobre, c'est au tour des habitants de Bourguignon de connaître l'épreuve du déracinement.

 

Cliquer ici pour visionner la liste des habitants évacués.

 

Ci-dessous le compte-rendu de l'évènement par M. ARTICLAUX qui remplissait les fonctions de Maire pendant l'occupation allemande.

 

 

Bourguignon, le 15 mai 1919

 

Evacuation des habitants de la Commune après trois années de souffrances.

 

L ‘an mil neuf cent dix-sept, le 25ème jour d’Octobre, les habitants de Bourguignon, qui depuis huit jours habitaient dans les caves, étaient prévenus à

9h.30 du soir par l’Autorité Allemande qu’ils seraient  évacués de la Commune le lendemain 26 Octobre, à 4 heures du matin.

Après avoir passé une nuit effroyable car le bombardement faisait rage.

Un épisode entre cent pendant cette nuit terrible.

Vers 1 h. du matin, un convoi de munitions vint à passer devant ma maison, lorsqu’un obus tomba au milieu, en faisant un carnage épouvantable,

hommes et chevaux furent massacrés, les blessés poussaient des hurlements de douleur, c’était épouvantable, deux de ces malheureux se traînèrent

jusqu’à notre cave pour avoir du secours, l’un noir de poudre et blessé, l’autre avait les deux mains coupés, c’était affreux, jamais nous n’oublierons

ce triste spectacle. Nous étions dans l’impossibilité de leur donner du secours. Nous leur avons indiqué le Lazaret installé dans la maison de Monsieur

de Saint Preux, mais l’Ambulance était déménagée dans la soirée (les obus pleuvaient dessus aussi bien que sur nos maisons).

A l’heure indiquée plus haut, tous les habitants se sont trouvés réunis au château de Monsieur de Hennezeh. Les habitants de la Commune de

Royaucourt, au nombre de vingt huit, qui avaient été évacués la veille au soir à Bourguignon, étaient réunis à ceux de la Commune.

Au château il nous a été annoncé qu’il n’y aurait pas de voitures pour nous transporter, nous et nos bagages, qu’il fallait s’en aller à pied, et qu’aussitôt

que l’on aurait des voitures, on enverrait les bagages (vaines promesses), bagages restés au château.

Le départ s’est effectué bien péniblement, car chacun avait le coeur bien gros d’abandonner son chez-soi et tout ce qu’il possédait.

Tant bien que mal plutôt mal que bien, et après avoir pataugé dans la boue et évité d’être écrasés par les voitures de toutes sortes, et les précipices,

les routes étant défoncées par les obus, la caravane est arrivée en haut de la pierre des Cordiers, où nous avons eu la surprise d’y trouver des voitures

qui nous attendaient. Impossible de les faire descendre à Bourguignon chercher nos bagages, ils n’avaient pas l’ordre d’aller plus loin.

Quand tout le monde fut installé dans les voitures, on est parti sous une pluie de mitraille, poursuivis par les obus jusqu’à la ferme de Thierré.

La route était couverte de cadavres de chevaux, de caissons et charriots démolis, de munitions éparses, enfin le désastre complet, surtout depuis le

poteau des Creuttes jusqu’à Mons-en-Laonnois.

Par une sorte de miracle personne d’entre nous ne fut blessé.

Le voyage a été continué jusqu’à Chambry, les voitures nous ont déposés sur le quai de la gare, il était 9h.30 du matin, ce n’est qu’à 2h.30 de

l’après-midi qu’un train est arrivé. Avec nous se trouvaient les évacués des Communes suivantes, Cerny-lès-Bucy, Cessières, Molinchard, Laniscourt,

les Creuttes et Lizy, cette dernière commune avait déjà été évacuée à Laniscourt.

Après avoir été embarqués dans des wagons à bestiaux et avoir fait un voyage plus ou moins agréable, le train s’est arrêté à la Station de Sars

Poteries (Nord) à 9h.du soir.

On nous a empilés dans les écoles, sans bancs ni chaises et rien à manger, obligés de se coucher sur le parquet.

Le lendemain, appel à 7h.du matin.

Les habitants de Bourguignon ont été divisés en deux parties, 30 ont été dirigés sur la commune de Beugnies et 30 sur la commune de Floursies.

Les habitants de Royaucourt ont été divisés en deux parties, une partie sur la commune de Eccles et l’autre partie sur la commune de Solre-le-Château

où se trouvaient déjà réunis les habitants des communes de Montbavin, Chailvet et Chailvois.

Tant quaux bagages restés à Bourguignon, nous sommes sans nouvelles malgré toutes les réclamations que j’ai pu faire.

Enfin le 18 Décembre la Commandanture de Solre-le-Château me fait savoir que toutes les recherches ont été faites à Bourguignon et que l’on a pas

trouvé trace de nos bagages, cela ne nous a pas surpris,

car le coup était bien combiné.

La situation des habitants de Bourguignon et de Royaucourt se trouve bien précaire car nombre d’entre eux n’ont ni linge ni vêtements de rechange,

pas de couvertures, peu de nourriture, tout est hors de prix, la seule nourriture se compose de betteraves et de choux-navets. Le ravitaillement

Américain est distribué tous les 15 jours mais il est insuffisant.

Quand on était chez soi on avait encore quelques légumes que l’on avait pu mettre à l’abri du pillage des Allemands mais ici rien de pareil. Les habitants

profitent de notre misère pour nous faire payer des prix fabuleux le peu de légumes que l’on trouve à acheter. Exemple un oeuf 1F25, un kilog de

pommes de terre 1F50, un kilog de blé 3F50, un kilog de farine 8F00 et on a toutes les peines du monde à trouver des betteraves et des choux-navets.

La Municipalité alloue à chaque évacué 1F00 par jour, il faut payer sur cette somme son ravitaillement, ses légumes, son chauffage.

La Commission du Ravitaillement nous a fait délivrer dans le courant de Janvier des vêtements et du linge déjà usagés mais bien accueillis et surtout des

couvertures neuves.

Merci aux organisateurs.

Le 6 février 8 habitants de Bourguignon sont partis pour la France non occupée.

Ces malheureux sont restés en Belgique jusqu’au mois de Juillet, ce n’est qu’au mois d’Août qu’ils ont été dirigés sur la Suisse.

La période la plus terrible pour nous était à partir du mois de Mars jusqu’au mois de Juillet 1918, pendant 5 mois nous avons souffert de la faim, il n’y

avait plus rien à manger, le Ravitaillement nous distribuait de quoi nous nourrir pour 3 jours et cela devait durer 15 jours, il fallait y suppléer par nos

propres moyens, c’est à dire que nous nous nourrissions de pissenlits , d’orties et de feuilles de betteraves.

Les pissenlits nous étaient défendus dans les prairies, il fallait les chercher le long des routes.

Chacun avait un petit jardin et aussitôt que l’on a pu récolter des pommes de terre, nous fumes sauvés de la faim.

Pendant la dernière quinzaine d’Octobre 1918 nous fumes témoins de la retraite de l’Armée Allemande, quelle débâcle, soldats chevaux et voitures

dans un état lamentable, une vraie armée de bohémiens.

Enfin le 9 Novembre la dernière bataille eut lieu dans la nuit près de Beugnies et à 8 heures du matin, les Anglais sont arrivés, aussi quelle joie nous

avons éprouvée en nous voyant débarrassés de cette vermine d’Allemands.

A partir du 11 Novembre, jour de l’Armistice, chacun a été de son côté, et finalement, au commencement du mois de Mai tous les habitants étaient

revenus à Bourguignon. Pauvre Bourguignon, dans quel état il était, presque toutes les maisons sont démolies, le peu qu’il en reste n’ont plus ni portes

ni fenêtres, ce que les obus ont épargné les Boches ont tout détruit.

Voici le caractère des Allemands.

Les soldats : ce sont des brutes et des bêtes de somme.

Les officiers à quelques rares exceptions : ce sont des menteurs, voleurs, gourmands, autoritaires, orgueilleux et lâches et méchants.

 

[signé] le Conseiller Municipal ayant rempli les fonctions de Maire pendant l’occupation Allemande, Articlaux