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HISTOIRE de la VILLE de CHAUNY pendant la GRANDE GUERRE

par Jacques LEPERE, Président de l’Amicale des Sous-Officiers de Réserve de Chauny. Ce texte fut publié dans la presse locale à

l’occasion de l’inauguration, le 18 juin 1939, d’une plaque-souvenir pour commémorer la libération de Chauny le 6 septembre 1918.

L’Amicale des S.O.R. de Chauny, dans la même pensée qui l’a amenée à faire ériger la stèle commémorative de la délivrance de la ville, a cru utile de retracer en ces quelques lignes l’histoire de notre chère cité pendant la Grande Guerre. Nos concitoyens y retrouveront l’évocation des jours

qu’ils ont vécus, et la jeune génération qui monte y apprendra, en même temps que les heures douloureuses et glorieuses traversées par leurs aînés, qu’il ne faut jamais désespérer de la Patrie quand cette patrie s’appelle la France.

L'INVASION

C'est le mardi 1er septembre 1914, vers 10 heures du matin, que la première automobile allemande, montée par des officiers à casquettes plates, révolvers au poing,  pénétra dans Chauny, bientôt suivie d'un groupe d’Uhlans, la lance en arrêt, sans rencontrer la moindre résistance. La Division de Cavalerie britannique qui était passée la veille, marchant vers le Nord et accueillie à bras ouverts par les habitants, s'était repliée au cours de la nuit en direction de Soissons en laissant à quelques détachements français du 148ème le soin de faire sauter les ponts sur l'Oise.

L'OCCUPATION

Les troupes allemandes, en marche forcée, défilèrent sans arrêt pendant deux jours et deux nuits, se dirigeant vers le Sud. Le Pont-rouge étant détruit, les Allemands eurent vite fait de franchir l'Oise en empruntant le chemin de halage, le Pont-levis et le Pont-tournant. La voix du canon devint de plus en plus lointaine et finit par s'éteindre tout à fait à la grande anxiété de la Population atterrée, tandis que les envahisseurs affi­chaient une joie insolente. Le 16 septembre, l'espoir renaît tout à coup. Le canon gronde tout près ; les Allemands paraissent refluer, l'Etat-major, installé en ville, déménage dans la nuit. La victoire de la Marne a amené  les troupes françaises jusqu'à Cuts et Carlepont qu'elles s'efforcent d'enlever (l'immense cimetière des Zouaves et des Tirailleurs qui s'étend sur les pentes du Mont de Choisy est un témoin de l'ampleur de leur sacrifice). Les Allemands ramassent ce jour-là et emmènent précipitamment en Alle­magne tous les hommes qui leur paraissent aptes à pouvoir servir, allant jusqu'à emmener des enfants de 16 ans. Mais hélas, le soir même, l'attaque française n'a pu réussir et la Kommandantur venait se réinstaller dans notre ville… Elle devait y rester plus de deux ans et demi !

C'est alors que commença pour nos concitoyens, surpris par l'invasion, la période des vexations, des tracasseries, des perquisitions, des emprison­nements d'otages, des déportations de civils dans des Kommandos,

Le 6 juin 1915, l'enlèvement par nos troupes de la Ferme de Quenne­vières faisait renaître un nouvel espoir de délivrance, malheureusement vite déçu, et la morne vie de l'occupation reprenait sans entamer cependant la certitude de la population dans la victoire finale.

En novembre 1916 plus de 200 de nos concitoyens, la plupart âgés de 50 à 65 ans, furent enlevés en plein hiver, dans un but fallacieux de représailles, au bagne de Sissonne où le manque de nourriture, le froid intense et les mauvais traitements ne tardèrent pas à décimer leurs rangs,

Cependant les bombardements de l'aviation alliée sur notre ville deve­naient de plus en plus fréquents, pour finir par être presque quotidiens pendant le dur hiver du début de 1917, sans obtenir d'ailleurs de résultats militaires appréciables, mais démolissant un certain nombre de maisons et atteignant de nombreux civils.

L'ÉVACUATION & LE DYNAMITAGE DE LA VILLE

La bataille de la Somme dans l'été 1916 avait sérieusement ébranlé le front allemand et dès le mois d'Octobre, après avoir razzié des civils belges et français et amené de nombreux prisonniers russes, les Allemands entreprenaient dans les environs de la Fère et de Saint-Gobain, la création d'une ligne complète d'ouvrages fortifiés (ligne Hindenburg) pour s'y replier au printemps suivant.

Le 18 février 1917, après un préavis de quelques heures seulement, le premier train d'évacuation emmenait vers la frontière belge, avec quelques bagages à main (environ 30 kilos par personne), nos concitoyens valides. Les départs se succédaient très rapidement, séparant souvent de force les familles, et quelques jours plus tard il ne restait plus dans notre ville que les femmes avec des enfants en bas âge, les personnes âgées de plus de 60 ans et les grands malades que les Allemands n'avaient pas emmenés. Tous furent parqués dans le Faubourg du Brouage, transformé en un véritable camp de concentration, et assistèrent terrorisés à la destruction systématique de la ville qui fut conduite avec une barbarie raffinée : d'abord le pillage complet et méthodique des maisons vidées de tous les objets qui avaient pu plaire aux envahisseurs, ensuite le dynamitage rue par rue, maison par maison, puis l'incendie de tout ce qui n'avait pas sauté, Au bout de quinze jours de cette destruction systématique, notre malheureuse cité, bien qu'encore loin du front de bataille, n'était plus qu'un vaste champ de ruines, ce qui faisait écrire à un témoin de cette barbarie: « Chauny n'est plus ... Chauny est une ville assassinée ».

MARS 1917

Le 19 mars 1917, les premiers éléments français (des Spahis) qui sui­vaient pas à pas les Allemands en retraite pénétrèrent dans le faubourg du Brouage, acclamés par les femmes, les vieillards et les enfants pâlis et amaigris par trois semaines d'une vie d'épouvante. Et presque immédiatement, l'artillerie allemande, installée sur les buttes de Rouy, ouvrait le feu sur cette malheureuse population civile que l'ennemi lui-même avait concentrée et abandonnée dans ce quartier, De nombreuses victimes des privations et du bombardement durent être inhumés à la hâte dans un petit cimetière au bas de la rue Ganton (à l'emplacement actuel de l'Ecole Maternelle). Une plaque de marbre apposée par la Municipalité en rappelle d'ailleurs le souvenir.

Rapidement l'autorité militaire française organisa l'évacuation par camions sur Compiègne et de là sur le Midi et le Centre de la France. Il ne resta plus à Chauny que 160 civils environ dans le Brouage, dont un certain nombre rentrés de l'intérieur. Ils y connurent la vie relativement paisible de l'arrière-front français, avec quelques bombardements intermittents sur la gare. A la fin de janvier, les troupes britanniques relevèrent les troupes françaises dans le secteur et les bombardements devinrent plus fréquents.

MARS 1918

Le 21 mars 1918, à 9 heures 30 du matin, après un formidable bombarde­ment par obus toxiques, 64 Divisions allemandes se lancent à l'assaut, entre Arras et La Fère, des positions tenues par 16 Divisions britanniques. Sous l'effet de la surprise et de la supériorité considérable en effectifs et en matériel d'artillerie, le front britannique est à peu près complètement rompu entre La Fère et Saint-Quentin. C'est ce soir-là que la population civile se trouvant encore à Chauny reçoit l'ordre du commandement anglais d'évacuer la ville; et à 11 heures du soir, des camions emmènent en toute hâte nos concitoyens pour la gare d'embarquement d'Appilly.

L'héroïque résistance à la Maison du Garde, puis à Villequier, à Ugny et à La Neuville-en-Beine, du 1er Corps de Cavalerie français (4ème  , 9ème et  11ème  Cuirassiers) qui, en réserve vers Blérancourt, a été jeté immédiatement dans la brèche avec la Division Pellé, ralentit un instant la ruée allemande. Mais bientôt, le soir du 24 mars, les débris de la 58ème Division britannique sont contraints de repasser l'Oise à Chauny et les Allemands réoccupent toute la partie de la ville située au Nord de l'Oise. Quelques jours plus tard, le 31 mars, à 3 heures du matin, les Allemands attaquent avec un bataillon, dans les ruines de la Soudière, pour créer une tête de pont au Sud de l'Oise. Une Division est en réserve, prête à exploiter le succès. Après avoir pu progresser jusque Saint-Lazare, le Bataillon d'assaut allemand, contre-attaqué par les troupes de la 58ème Division britannique (Londres), est complètement rejeté au Nord de l'Oise, laissant entre les mains des Anglais plus de cent prisonniers valides.

Le 6 avril, devant l'attaque allemande sur le saillant Servais-Pinon, les arrière-gardes françaises se replient sur la ligne de l'Ailette et notre Cité se trouve encore une fois à l'arrière du front allemand.

LA LIBÉRATION

A la suite de l'offensive victorieuse de Picardie du 8 août, étendue le 10 jusqu'à l'Oise, puis le 18 jusqu'aux rives de l'Aisne, les armées alliées étaient parvenues le 28 août devant la ligne jalonnée par la Somme, le canal du Nord, l'Oise jusque Manicamp et l'Ailette. Le 28 août, le canal du Nord était franchi de vive force aux portes de Noyon par les troupes de la 37ème D. I. qui venaient de s'illustrer quelques jours plus tôt devant Moreuil. Cette brillante manœuvre faisait tomber la ville dès le lendemain, puis le Mont Saint-Siméon, âprement défendu par l'ennemi, était emporté d'assaut par les Zouaves le 30 août, et la poursuite commençait aussitôt. La progression s'effectue tout d'abord normalement, mais, le 5 septembre, le mouvement en avant est subitement arrêté à 800 mètres à l'ouest de l'ancienne sucrerie d'Abbécourt par l'ennemi dont les mitrailleuses garnis­sent toute la ligne Abbécourt-Chemin Creux de la Sucrerie-Neuflieux-Béthan­court, cependant que l'artillerie allemande exécute pendant toute la journée un feu intense de gros calibres et d'obus toxiques sur Marest-Dampcourt et Appilly.

Au cours de la nuit, des indices d'une retraite prochaine de l'ennemi ayant été recueillis et la progression de la 15ème D.I. au Sud de l'Oise s'étant accentuée dans la journée, une manœuvre d'encerclement pour briser la résistance de l'ennemi fut montée rapidement par la 37ème D.I. sous les ordres du général Simon.

A l'aube du 6 septembre, le 3ème Régiment de Marche de Zouaves, sous le commandement du lieutenant-colonel Mondielli, pénètre par surprise dans Abbécourt. Le bataillon de tête manœuvrant entre la voie ferrée et le canal bouscule les résistances et se porte immédiatement à la lisière sud du quartier du Bailly. Un autre bataillon de ce régiment marche en même temps sur Ognes où il pénètre peu après. Le 2ème Tirailleurs, en liaison avec les 2ème et 3ème Zouaves s’empare de vive force de l'ancienne sucrerie où l'ennemi s'était retranché, pendant que le 2ème Zouaves passant tout entier au Nord de la route nationale prend Noureuil comme objectif et contourne Chauny par le Nord. Lorsque la ville fut débordée par le Nord et par le Sud, l'ennemi précipite sa retraite, talonné par la Cavalerie Divisionnaire (1er et 2ème escadrons du 1er Dragons et 1er escadron du 5ème Spahis). Le bataillon du 3ème Zouaves qui venait d'Ognes put alors pénétrer parla route nationale dans notre Cité complètement déserte. C'est à notre concitoyen, le lieu­tenant Tillet, que revient l'honneur d'être parvenu le premier à la tête de sa section jusqu'à la place de l'Hôtel de Ville.

L'ennemi n'opposa pas de résistance à l'intérieur même de la ville et ne réagit que par un bombardement intermittent. En fin de journée, le 3ème Zouaves avait dépassé Viry et le lendemain, après avoir occupé Tergnier et Fargniers, s'arrêtait devant les inondations de La Fère.

Notre chère ville de Chauny était enfin délivrée de l'envahisseur et c'est pour rappeler ces événements aux jeunes générations que l’Amicale des S.O.R. inaugure ce 18 Juin 1939 la plaque de bronze qu'elle est fière d'offrir en hommage aux libérateurs.