Le chanoine Charles Alexandre CHEDAILLE Mesbrecourt (02480), 22 février 1843 – Chauny (02173), 30 novembre 1914 Un notable du Chaunois, à la fin du 19e siècle
par Jacques CHEDAILLE
Charles Alexandre CHEDAILLE naît le 22 février 1843 dans le village de Mesbrecourt, situé au voisinage de la Serre, petite rivière du département de l’Aisne et affluent de l’Oise, à 15 km au nord-ouest de Laon. Il est le deuxième enfant d’une famille qui en comptera huit. Son père, Amable Désiré, est bourrelier, originaire du même village. Sa mère, Adélaïde, née LEFEVRE, file la laine à la maison. Elle a épousé son cousin germain qu’elle connaissait depuis son enfance, tous deux étant nés dans le même village. Amable fait partie de la cinquième génération des CHEDAILLE à Mesbrecourt, depuis que son ancêtre Antoine, originaire d’Eppes, à 6 km à l’est de Laon, s’y est installé, en octobre 1726, comme petit mercier.
Les journaux parisiens, apportés à Laon par la diligence, font état des exploits du duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe, militaire en Algérie sous l’autorité du général BUGEAUD, gouverneur depuis 1840, qui a capturé, le 16 mai 1843, la smala d’Abd El Kader, campement itinérant où sont réunis ses femmes, ses serviteurs et ses trésors. Victoria, jeune reine d’Angleterre, en voyage officiel en France, participe, le 3 septembre 1843, à l’ouverture de la ligne de chemin de fer Paris-Orléans.
La décision est prise lorsque le curé, rendant à nouveau visite aux parents, assure qu’il a obtenu de Mgr de GARCIGNIES, évêque de Soissons, son accord pour une prise en charge des frais de scolarité de Charles au petit séminaire. Le curé met en avant les capacités intellectuelles dont l’enfant a fait preuve jusque maintenant. Il explique aux parents que se présente une occasion exceptionnelle de donner à Charles une formation scolaire et peut-être universitaire qu’ils ne pourraient lui offrir avec leurs propres moyens et qu’ils ne peuvent laisser passer cette chance.
Comme le précise la brochure diffusée par sa direction :
Le lever a lieu chaque matin à 5 heures, sauf le lundi et le vendredi, lendemains de la promenade du dimanche et du jeudi, avec un lever décalé d’une demi-heure. En l’année scolaire 1860-61, soit 4 ans après son entrée au séminaire, le jeune Charles Alexandre a l’insigne honneur, le 12 février, devant les membres de l’Académie littéraire présidée par l’abbé HURILLON, vicaire capitulaire, d’analyser l’oraison funèbre de la reine d’Angleterre. Un exercice que l’on ne peut oublier surtout lorsqu’on le pratique à l’âge de 17 ans.
Il y est ordonné sous-diacre le samedi des Quatre Temps 27 mai 1865, puis diacre le samedi de l’Avent 23 décembre 1865. Sur demande expresse de Mgr Jean Jules DOURS, évêque de Soissons, il est rappelé d’urgence à Soissons et doit quitter le séminaire Saint-Sulpice le 21 mai 1866. On peut supposer que son évêque ait jugé nécessaire qu’il soit ordonné prêtre en même temps que onze de ses confrères le samedi 26 mai 1866 en la cathédrale de Soissons. La conséquence, pour Charles Alexandre, est qu’il ne sera pas considéré comme un sulpicien, puisque non ordonné à Saint-Sulpice, bien qu’y ayant préparé sa formation de prêtre. Difficile de dire si cette non-inscription dans l’annuaire des sulpiciens a été néfaste à son avancement dans la hiérarchie ecclésiastique, mais il n’est pas interdit de le penser tant les hommes d’église attachent d’importance aux formations, relations, coteries et recommandations comme on le verra dans la suite de cette reconstitution.
La famille de MEEUS a été anoblie par diplôme décerné par Léopold 1er, roi de Belgique, le 10 décembre 1836, à Ferdinand-Philippe MEEUS, en reconnaissance des services rendus au pays (la Belgique), alors qu’il était gouverneur de la Société Générale de Belgique. Pendant ses séjours parisiens, à Saint-Sulpice puis aux Carmes, notre jeune prêtre s’est fait des relations amicales, comme il se doit. Il en est une qu’il conservera toute de sa vie et dont il essaiera de tirer quelque avantage. C’est celle développée avec l’abbé MIGNOT, connu dès le séminaire Saint-Léger à Soissons, retrouvé à Saint-Sulpice, puis à la basilique de Saint-Quentin, où ils seront vicaires à la même période. L’amitié qui s’installe entre les deux ecclésiastiques va se maintenir toute leur vie, malgré les voies nettement différentes suivies par chacun d’eux.
L’Union est un journal légitimiste, organe de la fidélité immaculée et refuge d’écrivains du temps de la Restauration. Le Français est un quotidien du soir publié à Paris depuis le 2 août 1868, dont le rédacteur en chef est François BESLAY. Le Français, qui reprendra l’administration de La Défense sociale et religieuse à partir de 1879, entend «participer avec ceux qui aiment ce siècle, malgré ses erreurs et ses fautes, au travail de réconciliation du catholicisme et des temps modernes» MIGNOT écrit encore : «le Journal des Débats était moins modéré qu’aujourd’hui et accentuait un peu trop la note rationaliste. Je vois encore la figure de M. GOBAILLE scandalisé que ce journal put entrer au vicariat. Il obligea M. CHEDAILLE à cesser son abonnement. Je ne sais pas pourquoi il ne lui défendit pas de recevoir la Revue des Deux Mondes bien plus avancée que les Débats. Il l’ignorait probablement». Le 17 juillet 1870, Napoléon III déclare la guerre à la Prusse. Le 2 septembre, l’empereur se laisse enfermé dans Sedan et est fait prisonnier. Le 4 septembre, à Paris, une foule, entraînée par une poignée de républicains, envahit le corps législatif et fait proclamer la déchéance de la dynastie impériale.
C’est vraisemblablement sa conduite pendant la guerre qui lui a valu sa nomination d’aumônier auxiliaire attaché à la garnison de Saint-Quentin, par décision du Ministre de la Guerre du 7 décembre 1874, sur proposition de l’évêque de Soissons et après avis favorable du Directeur de l'Administration des Cultes, M. TARDIF. Cette nomination résulte de la mise en application d’une loi récente, du 20 mai 1874, qui instaure la fonction d’aumônier dans les villes de garnisons militaires. A propos de la guerre de 1870, l’abbé MIGNOT écrit : «Le gros événement qui se produisit pendant mon vicariat ce fut la guerre de 1870. Je crois avoir consigné ailleurs mes souvenirs. Je ne pris aucune note à cette époque parce que l’abbé CHEDAILLE ne manquait pas de le faire. Il en prit même de si exactes que le Journal de Saint-Quentin n’osa les publier dans la crainte de blesser au vif certaines personnalités. C’est que tout le monde alors ne fit pas son devoir. Pour les coupables, il est toujours désagréable de se l’entendre dire ! ». Après la guerre, l’abbé CHEDAILLE participe, le 6 octobre 1872, en tant que vicaire de Saint-Quentin, à un pèlerinage national à Lourdes, avec une vingtaine de délégués du diocèse de Soissons et Laon, parmi une foule de 30 000 pèlerins. C’est ce que rapporte le Bulletin religieux de l’Aisne, mensuel que vient de créer l’abbé CARON, curé de Chauny, lequel Bulletin n’aura que deux ans d’existence et sera remplacé par la Foi picarde, puis par La Semaine religieuse de Soissons. Peut-être du fait de ses qualités littéraires, déjà reconnues par ses collègues de Saint-Quentin, CHEDAILLE sera nommé directeur de cette Semaine religieuse de 1882 à 1902. Ce sera pour lui l’occasion d’exercer une notable influence sur les catholiques du diocèse et de servir de porte-parole aux idées de son ami et collègue MIGNOT nommé, le 6 juillet 1872, curé de Beaurevoir, village situé à 18 km au nord de Saint-Quentin. En août et septembre 1874, nos deux amis se donnent comme défi d’effectuer ensemble un voyage en Terre sainte, lieux déjà connus de Charles-Alexandre, mais encore inconnus de son ami. Ils décident de suivre un itinéraire qui leur est propre et inverse de celui habituellement adopté par les pèlerins de l’époque : Italie, avec visite de Milan et Rome, puis embarquement à Trieste ou Brindisi pour Corfou et la Grèce, puis l’Asie mineure, la Syrie, Tyr et Sidon, la Galilée et la Samarie avec Jérusalem comme ultime étape. Ils partent le dimanche soir 26 juillet 1874 et reviennent en septembre. Au début de l’année 1875, les 10 et 11 mars, a lieu, à Notre-Dame de Liesse, la première assemblée des Oeuvres catholique du diocèse de Soissons. La plupart des curés et vicaires du diocèse y participent parce qu’il entre dans leurs fonctions d’en faire partie. Cependant, d’après la liste publiée par le bureau diocésain, il semble qu’il y ait une volonté d’y participer pour les décisionnaires non religieux du diocèse. On y trouve le procureur de la République de Saint-Quentin, le directeur de la manufacture de Saint-Gobain, un médecin, un juge de paix, un architecte, 4 maires, un inspecteur des Chemins de fer, le receveur de l’enregistrement de Soissons, 2 avocats, 3 instituteurs, 2 notaires, un juge d’instruction, le conservateur des hypothèques de Saint-Quentin, un libraire, un baron, un chef de bureau de la Préfecture de Laon, un cultivateur, le directeur de la manufacture de Chauny, un comte et un marquis. Il est permis de penser que La France profonde de l’époque, essentiellement catholique, cherche à se regrouper en réaction aux pressions républicaines en faveur de la laïcité, lesquelles vont engendrer la loi de 1905 instituant la séparation de l’Église de l’État. A 34 ans, l’abbé CHEDAILLE est nommé Supérieur de l’Institution Saint-Charles de Chauny. Il y restera pendant huit ans, jusqu’en juillet 1885, année au cours de laquelle l’Institution sera détruite par un terrible incendie qui mobilise toutes les compagnies de sapeurs-pompiers de la région.
L'Institution Saint-Charles
L’année 1883 est vraiment celle au cours de laquelle notre abbé acquiert une notoriété diocésaine. On le retrouve au pélérinage à N. D. de Liesse, le 8 septembre, où il prononce un discours. Il s’émeut, dans la Semaine du 27 octobre, de la naissance d’un nouveau journal local intitulé le Journal de Chauny. Son évêque le remarque surtout lors d’un Avent prêché avec beaucoup de prestance dans la cathédrale de Soissons, en décembre, suivi d’un sermon le jour de Noël. La conséquence en est la diffusion d’une lettre épiscopale du 26 décembre 1883, nommant chanoines honoraires en la cathédrale de Soissons les abbés MIGNOT et CHEDAILLE qui sont installés officiellement le samedi 5 janvier 1884, veille de l’Epiphanie.
le 13 novembre 1884 : monuments, religion et littérature de l’ancienne Egypte, le 12 février 1885 : la Palestine, sa Terre, ses Hommes, ses Monuments, le 10 decembre 1885 : voyage à Athènes. Des comptes-rendus en sont faits dans la Semaine religieuse de Soissons, dont il est le Directeur, le Journal de l’Aisne et le Bulletin de la Société académique de Chauny. Le 20 juillet 1884, l’abbé CARON, curé de Chauny et d’Autreville, très actif historien local, a créé la Société académique de Chauny. Il y avait déjà eu, à Chauny une Société littéraire et scientifique, fondée en avril 1860, qui disparut au bout de deux ans, après avoir publié deux volumes de Bulletins en 1860 et 1861. Il semble que l’abbé CARON ait fait preuve de plus de détermination puisque sa Société académique a survécu jusqu’en 1905. Il a su y rassembler tout ce que Chauny comptait de notables, comme le montre la liste de ses membres pour l’année 1887, donnée ci-dessous. On y retrouve nos deux chanoines honoraires, MIGNOT et CHEDAILLE, le premier devenu vicaire général à la basilique de Saint-Quentin et le second curé de Saint-Gobain, comme on le verra plus loin. Le Président titulaire, J. POISSONNIER est un ancien notaire. Cette société savante doit être celle à qui il convient d'appartenir si on veut être dans le vent local de l’époque. Ce fut une société très active qui a publié sept volumes de Bulletins entre 1884 et 1901.
Malgré l’incendie de Saint-Charles, la vie continue à Chauny et notre chanoine sans troupe ni bâtiment poursuit ses obligations mondaines. On le retrouve en spectateur et voisin à la distribution des prix des Ecoles libres de Chauny, placée sous le haut patronage de la Compagnie de Saint-Gobain. L’extrait ci-dessous du Journal de l’Aisne confirme l’entente étroite existant, à l’époque, entre les industriels et le clergé, chacun ayant besoin de l’autre. « La dernière distribution des prix de l’année a eu lieu jeudi 13 août; the last but not the least, comme disent les Ecossais, cérémonie intéressante et belle entre toutes. La Compagnie de Saint-Gobain, qui a créé et perpétue tant d’institutions en faveur de ses ouvriers, s’intéresse tout particulièrement à l’instruction, à l’éducation de leurs enfants; les écoles sont installées près de la chapelle des Manufactures et dirigées les unes par les Frères des Ecoles chrétiennes, les autres par les Sœurs de Saint-Vincent de Paul. On sait avec quelle aptitude et quel dévouement! La cérémonie du jeudi était présidée par M. Emile Leroy, directeur de la Soudière; à ses côtés M. le curé M. Jardinier, et son vicaire, M. le juge de paix, M. Amédée Evrard, MM. Chédaille et Morisset, de Saint-Charles, M. l’abbé Caron, et M. le curé de Viry, M. Couvrot, M. Bellanger, M. Louvot, président de la Société d’horticulture, les Frères de Saint-Gobain, et beaucoup de personnes de la Ville, amies de nos grandes usines et de la jeunesse studieuse. La salle organisée sous le préau était gentille à voir; - d’un côté les enfants des Frères, de l’autre, les enfants des sœurs, dont la tenue est si belle - en face, les mères des enfants et les Dames de la Soudière et de la Glacerie, qui sont les bienfaitrices de tous ces chers enfants. Comme M. Leroy l’a fait observer dans une allocution touchante, c’était une véritable fête de famille, et ses regards ne rencontraient que des objets de satisfaction et d’espérance. Tous les candidats présentés à l’examen du certificat d’études sont devenus les lauréats. Le succès aux écoles est passé en habitude, ou plutôt les élèves tiennent à continuer, comme l’a fait observer M. Leroy, la devise de la Compagnie de Saint-Gobain : la persévérance dans le succès.»
Vous le voyez assez et tout ce qui nous environne vous en averti éloquemment : l’enceinte où cette Chapelle est élevée est avant tout la demeure du travail. Le travail règne partout autour de nous; il a marqué partout son empreinte; c’est lui qui a élevé ces bâtiments gigantesques qui nous dominent; c’est lui qui anime ces regards mâles et honnêtes qui sont fixés sur nous. Nous n’avons pas pensé que ce fût une raison pour que la demeure de la prière fût déplacée dans la même enceinte. Entre le travail et la prière, entre le travail et l’Evangile, il y a une affinité naturelle, une ancienne et familière habitude d’intimité. Si le travail, qui a toujours été la condition nécessaire de l’humanité, est devenu aujourd’hui son principal titre de gloire, s’il a été relevé d’injustes dédains; si le travail - toute espèce de travail - le travail manuel, non pas plus mais autant qu’un autre - est aujourd’hui l’objet du respect légitime qui s’attache au devoir accompli et au service rendu, nous savons de qui date et à qui doit être rapportée cette heureuse révolution d’idées. C’est le Dieu qui, pendant son rapide passage sur la terre, a voulu pratiquer le travail sous sa forme la plus humble et la plus rude, c’est le Dieu qui a choisi ses premiers envoyés parmi ceux qui gagnaient leur pain à la sueur de leur front, c’est celui-là qui a réhabilité le travail dans le monde. C’est vers lui que peuvent se lever avec confiance, chaque soir et chaque matin, les regards de ceux qui se courbent pendant la journée sous le noble fardeau du travail. Nous bénissons aussi dans la Religion la puissance bienfaisante qui vient prendre part aux joies, aux peines, aux nombreux incidents de la vie de famille. C’est elle qui a consacré l’origine de la famille, en bénissant le mariage; c’est elle qui en reçoit les premiers gages, dans ses bras, en les marquant du sceau du baptême. Nous la reconnaissons aussi sous l’habit de ces saintes filles à qui elle seule a pu inspirer la pensée de se priver elles-mêmes des joies de la famille pour en tenir lieu à ceux qui n’en on pas. C’est elle qui les amène lorsque, sous mille formes diverses, asile, école, ouvroir, leur charité ingénieuse et infatigable trouve moyen de veiller tour à tour sur le berceau de l’orphelin, sur le chevet des malades; et, pendant les longues heures où l’atelier et la manufacture, enlevant les parents au toit domestique, laissent la maison sans feu et sans sourires, de faire retrouver à l’enfant soit le tendre baiser, soit la salutaire intuition de l’amour maternel. Bientôt ici même, à côté de l’école des filles, que nous devons aux soins des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, une autre école s’élèvera, et vous en voyez d’ici les fondements qui sortent de terre. Celle-ci devra former des hommes qui serviront l’avenir, l’industrie et la France, des hommes dont les uns seront appelés à défendre par les armes le territoire de leur pays, dont les autres concourront par leur labeur à l’accroissement de sa civilisation et de sa richesse, des hommes qui peut-être s’élèveront par leur mérite aux rangs supérieurs de la société, comme le Directeur éminent que cette usine possédait naguère et qu’elle pleure aujourd’hui. Nous ne négligerons rien pour former, chez ces hommes futurs, les vertus mâles, les connaissances élevées nécessaires à l’ouvrier de nos jours, soit pour rester au niveau de sa condition, soit pour monter au-dessus d’elle, si ses talents et sa destinée l’y appellent. Mais toute virile, toute forte que soit l’éducation que nous voulons leur donner, nous ne trouverons pas qu’elle s’abaisse parce qu’on enseignera à nos enfants que la première des sciences est la science de Dieu et que le plus noble objet proposé à l’ambition des hommes est l’accomplissement de la loi divine. D’autres projets sont encore en délibération dans notre Conseil tout comme venir en aide aux efforts légitimes que fait sous nos yeux l’ouvrier pour améliorer et élever sa condition. Ces desseins seront poursuivis avec une persévérance et une ardeur qui n’ont de limite que la mesure de nos réserves. Quels qu’ils soient, nous vous prions d’avance, Monseigneur, d’appeler sur eux la protection du maître souverain, sans laquelle sont vains, précaires, et souvent funestes tous les efforts de l’homme, aussi bien les élans de son zèle que les découvertes de sa science et le développement de son industrie.»
Charles Alexandre CHEDAILLE se montrera à la hauteur de la situation : une visite pastorale effectuée en 1893 révèle que l’église est parfaitement entretenue, que la chaire et les confessionnaux sont en parfait état, le linge blanchi et racommodé en temps utile, le presbytère est neuf et ses jardins sont très bien bien entretenus, tout comme la chapelle située dans la Manufacture des Glaces. Pas de difficultés, l’entretien est assuré par le personnel de la Compagnie. Il a en outre à sa disposition une bonne, madame veuve LEGRAND, âgée de 59 ans, laquelle a elle-même une fille veuve habitant Tergnier.
Le 27 septembre 1889, il prononce l’éloge funèbre de l’abbé Antoine GILQUIN, chanoine honoraire de Beauvais et ancien collègue en charge de l’économat à l’Institution Saint-Charles. Le 15 décembre 1889, à l’occasion de la fête patronale de Saint François-Xavier, il prononce un sermon en la basilique de Saint-Quentin sur le thème de la Fraternité chrétienne. L’ami MIGNOT a été appelé auprès de l’évêque de Soissons, en tant que vicaire général. Le 24 mai 1890, il participe à la bénédiction de deux cloches à Tergnier et le Journal de l’Aisne en rend compte en ces termes: «aux derniers accords qui résonnent harmonieusement sous les voûtes sonores, M. le chanoine CHEDAILLE monte en chaire. Nous ne ferons pas ici l’éloge de l’orateur. Disons qu’il s’est tout simplement surpassé». Le 3 juin 1890, le Journal Officiel diffuse la décision du Président de la République, Sadi CARNOT, nommant, sur le rapport d’Armand FALLIERES, garde des Sceaux, ministre de la Justice et des Cultes, Euxode MIGNOT, vicaire général du diocèse de Soissons, à l’évêché de Fréjus en remplacement de M. OURY, transféré à l’évêché de Dijon ..
La première visite pastorale du nouvel évêque de Soissons et Laon, Mgr Jean-Baptiste DUVAL, a lieu à Saint-Gobain les 5 et 6 août 1890. Il y est reçu par trois membres du Conseil d’administration de la Compagnie, donne la confession aux enfants le lendemain, visite les ateliers de la Compagnie et se fait promener en barque sur le lac qui sert de réservoir à l’usine. Le tout arrosé d’une harangue publique du chanoine CHEDAILLE à destination de l’évêque avec mention spéciale de la sollicitude avec laquelle l’administration de la Compagnie de Saint-Gobain entoure les membres de sa grande famille ouvrière . Son amitié indéfectible avec MIGNOT, son passage à Saint-Sulpice, la direction de la Semaine religieuse de Soissons, son aisance verbale et épistolaire lui permettent de fréquenter aisément les ecclésiastiques de hauts rangs en compagnie desquels il se sent à l’aise. C’est ainsi qu’on le retrouve, le 1er septembre 1890, parmi les invités du déjeuner de 200 couverts offert par MIGNOT dans les deux séminaires de Soissons, après la cérémonie qui l’a consacré évêque d’Albi et que rapporte le journal Le Monde sur deux colonnes dont un extrait ci-dessous.
Le 27 septembre 1892 se réunissent, dans le sanctuaire de N.D. de Liesse les prêtres qui ont été ordonnés à Soissons en 1867. C’est leur noce d’argent et l’occasion d’un bon festin en commun. Il faut croire que CHEDAILLE s’est fait une certaine renommée d’orateur puisque c’est à lui, membre de l’assemblée, qu’il est demandé de prendre la parole. Il commente une inscription qu’il avait lue dans une chapelle: savoir prier, savoir aimer, savoir souffrir. En janvier 1893, Jean-Baptiste DUVAL, le nouvel évêque de Soissons et Laon lui adresse la lettre ci-dessous qui le conforte dans sa fonction de rédacteur de la Semaine religieuse.
Soissons, le 3 janvier 1893 Mon cher Rédacteur,
C’est à la Semaine religieuse que j’adresse mes vœux, et c’est son rédacteur dévoué que je remercie de son bon et utile labeur. Notre Semaine me paraît en bonne voie. Vous savez l’idée que je me fais de ce Recueil et les qualités que je voudrais lui voir. Rendre compte de tout ce qui se passe dans le Diocèse : fêtes, cérémonies, informations utiles…sans doute tout cela intéresse le lecteur et conserve le souvenir de la vie et du mouvement chrétien du Diocèse. Mais je désire plus pour une Semaine religieuse. Ses rédacteurs doivent être des prêtres qui lisent pour ceux de leurs confrères qui n’ont pas le temps ou le moyen de le faire. Je voudrais que tout ouvrage qui paraît sur la Théologie, la Philosophie, l’Histoire, les Sciences fût indiqué, jugé, analysé, afin que le clergé fût bien tenu au courant du mouvement des idées à notre époque : pour les très bons livres, on citerait d’assez larges extraits qui en montreraient la valeur et inspireraient le désir de les posséder pour les lires en entier. Ajoutez à cela tous les renseignements pieux, utiles ou simplement curieux pris dans des Semaines d’autres diocèses, et vous aurez fait une œuvre intéressante, qui se fera lire par tous avec profit. Vous me direz, mon cher Directeur, que pour remplir un tel programme, un homme ne suffit pas. Vous avez raison. Aussi voudrais-je que de divers points du Diocèse, des Prêtres instruits, amis de la lecture et de l’étude, vous envoyassent des comptes-rendus d’ouvrages. Cette variété de rédaction concilierait plus d’intérêt encore à cette publication qui deviendrait plus chère au Clergé puisqu’elle serait de plus en plus son œuvre. Voilà, mon cher ami, en quelques mots, l’idée que je me fais d’une Semaine religieuse. Comment me suis-je trouvé amené, dès le début de cette lettre, à vous exposer un programme, quand, je n’avais en réalité qu’à répondre à une aimable lettre de vœux du nouvel an? Je ne sais. Mais si vous croyez utile que ces idées soient connues de tous, je vous autorise très volontiers à publier ma lettre dans votre prochain numéro. J’aurai été ainsi, pour une fois, votre collaborateur. Je vous bénis, mon cher Rédacteur, je bénis tous ceux qui coopèrent à cette œuvre, le digne imprimeur, les bons ouvriers typographes, et je demande à Dieu, pour eux et leurs familles, toutes les grâces du temps et de l’éternité. Bien affectueusement vôtre en N.S. † JEAN-BAPTISTE, Evêque de Soissons et Laon»
A partir de cette année 1893, Charles-Alexandre, âgé de 50 ans, apparemment en bons termes avec son nouvel évêque, en charge de la revue officielle de l’évêché, en pleine santé semble-t-il, va consacrer l’essentiel de son temps libre à deux activités qu’il juge primordiales : faire triompher les idées modernes de son ami MIGNOT en le supportant au maximum à travers la Semaine religieuse, et surtout se faire attribuer la crosse épiscopale. Le chanoine affable, érudit, à l’aise dans le monde, coqueluche des dames patronnesses, va se faire dévorer par l’homme d’âge mûr, ambitieux inassouvi, qui espèrera toujours, à chaque décès d’un évêque en place, pouvoir se faire désigner pour le remplacer. Le 29 mai 1895, l’ambitieux Charles-Alexandre doit abandonner pour quelques jours ses intrigues littéraires, la recherche d’un évêché, ses ouailles et ses ripailles : son père Amable Désiré CHEDAILLE vient de mourir, âgé de 80 ans, dans son village natal, à Mesbrecourt, laissant une veuve et cinq enfants, sans aucun bien en héritage, seulement ses habits et linges à son usage, pour une valeur estimée de 20 francs, comme il ressort de la déclaration de succession n° 238 du 5 novembre 1895, enregistrée au bureau de Crécy-sur-Serre (1). Les cinq enfants encore en vie sont : Arthur Léopold, cultivateur à Monceau-le-Neuf, Adélina, femme LOUVAIN Joseph, cultivateur à Lisy, commune d’Anizy, Julie, femme PELLETIER Lucien, chef de culture à Aulnois, Adélaïde, femme PRUDHOMME Désiré, cultivateur à Beautor,
Alexandre Charles, curé de N.D. de Chauny.
Pas le temps de s’éterniser sur ce deuil pour la vie à toute vapeur de l’abbé CHEDAILLE, selon sa propre expression dans sa lettre à MIGNOT du 14 mai 1893 !
Le retour à Chauny est une bonne occasion pour se faire photographier chez L. DEBRIE, place de l’Hôtel de Ville, pour la postérité et pour l’ego.
Pas de temps à perdre, les âmes de Chauny attendent avec impatience leur nouveau curé. Le 3 novembre 1895, le conseil de fabrique procède, en présence du maire, à l’installation de son curé par une réunion formelle dont le compte-rendu figure au Registre des délibérations du Conseil de Fabrique de l’église Notre Dame de Chauny . A l’époque, le Conseil de Fabrique est constitué des marguilliers, fidèles élus chargés de gérer les biens de l’église, les dons et legs qui lui sont faits ainsi que l’entretien des édifices religieux. Quand la fabrique a, dans son Conseil, un représentant des usines locales de la Manufacture des Glaces de Saint-Gobain, elle est à peu près sûre de ne pas avoir de soucis financiers pour la gestion de ses biens!
Puis, don du ciel, l’évêque de Mende, Mgr BAPTIFOLIER, décède en 1900. Compte tenu du nombre limité d’évêques et du grand nombre de postulants aux poste vacants, il convient de déclencher au plus tôt les grandes manœuvres pour placer le chanoine. Pas question d’attendre que le Seigneur souffle sa grâce divine dans l’esprit de ceux qui sont chargés de pourvoir au remplacement du défunt. Comme c’est le gouvernement qui doit désigner le successeur, autant frapper directement au plus haut niveau. C’est ainsi que Mgr MIGNOT se permet, par lettre du 22 octobre 1900, de recommander son ami CHEDAILLE au Président du Conseil en place, Pierre WALDECK-ROUSSEAU. Si la recommandation est acceptée, son application sera avantageuse aussi bien pour MIGNOT, qui disposera d’un suffragant sûr, que pour CHEDAILLE qui satisfera son ambition. Rappelons que, dans la hiérarchie ecclésiastique, suffragant se dit d’un évêque dépendant d’un archevêque, lequel a autorité sur plusieurs évêchés. Nous sommes en octobre 1900. La France se divise à propos de l’affaire Dreyfus, depuis la cassation du procès initial et son renvoi, le 3 juin 1899, devant le Conseil de Guerre de Rennes. Paris est en pleine effervescence avec son Exposition universelle et internationale qui va durer du 15 avril au 12 novembre 1900.
Le Président du Conseil n’a pas mis la demande au panier. Il a demandé à son Ministre des Cultes de mener une enquête auprès du Préfet de l'Aisne, lequel a donné son avis par lettre du 4 novembre 1901, ci-dessous, peu favorable au chanoine.
L’évêché de Mende ne sera pas affecté au chanoine CHEDAILLE malgré les interventions précitées. Pas plus d’ailleurs que celui de Carcassonne pour lequel le chanoine avait le support de l’archevêque de Toulouse. Il lui échappera également la nomination au rang de curé de première classe dont le traitement était plus confortable que celui de simple curé. Notre chanoine meurt le 30 novembre 1914 en son presbytère de Chauny d’une crise de foie.
Entre ecclésiastiques (collection privée) Le chanoine CHEDAILLE est à droite de la photo
Jacques CHEDAILLE Tous les détails des intrigues du chanoine pour se faire nommer évêque sont dans la monographie intitulée Une vie à toute vapeur, avec copies des documents d’archives correspondants. Pour toutes informations pratiques sur la façon d’acquérir cette monographie, merci de visiter le site Incursion dans le passé, à l’adresse http://chedaille.pagesperso-orange.fr/ |